17.12.2009
Absent au récolement #9
Absent au récolement #9
Votre série préférée deux jeudis par mois, dès 10H du matin !
Neuvième partie : La lectrice qui venait du froid
« Se conformer au goût du public n’est pas un service à lui rendre »,
Luciano Rigotini.
Cette phrase devrait être affichée au-dessus du bureau de tous les bibliothécaires chargés de passer les commandes. Le nombre de fois, et pourtant je travaillais dans une bibliothèque universitaire, où une-à-catogan m’a over-saoûlé pour que j’achète L’élégance du hérisson ou autres gavaldaqueries.
Bon bon, il y a ce genre d’un coté, et de l’autre, on trouve des spécimens plus rares, peu ou prou répertoriés, et parfois un peu flippants. Voyez plutôt.
Tous les vendredis, à 11h23 précisément, vient la lectrice qu’on a baptisé « La lectrice qui venait du froid ». Elle marche à reculons vers la banque de prêts, dépose ses livres en retour en vous regardant droit dans les yeux et même plus loin derrière, et va s’asseoir à la table dans l’angle mort de la Salle Ovale (salle des périodiques).
Elle passe une main gantée sous cette même table, s’assurant qu’il n’y a point cachés là quelques microfilms miniatures. Puis elle penche légèrement la tête vers le groupe de Roumains qui complotent au rayon SF. En général, elle termine sa tournée en saluant Brigitte-à-fleurs… La personnalité trop lisse de BAF m’a toujours questionné. N'existe que les fous ou les espions pour manger trois dés d’emmental sur deux feuilles de salade à la pause déjeuner. Brigitte Poliakova, agent double soviétique ? Je pose maintenant la question pour pouvoir y revenir ultérieurement.
L’étonnant dans l’affaire, c’est qu’après 2h22min de dépouillement des périodiques (Chasse et tradition, Le Journal Officiel, Courrier International), elle s’en repart avec un seul genre de roman, qu’on définit dans la métier par ces initiales : GCA. La Grande Cavalerie Américaine, ou l’épopée d’un homme parti de rien et qui arrive à tout, à force de sueur, de larmes et de sang. Perso, je crois plutôt à un brouillage de pistes…
Last but not least, avant de passer le seuil de la porte d’entrée, elle n’oublie jamais de se retourner précipitamment, et d’un air inquisiteur, de demander au vigile quand est-ce que l’on ouvrira la bibliothèque la nuit. Puis d’ajouter, à brûle-pourpoint :
-Vous savez qu’il faut aller bien plus loin que la Pologne pour savoir ce qu’on y pense de Dieu ?
A ce moment-là, vous avez à peine le temps de réfléchir à la complexité syntaxique de cette phrase que celle qui l’a prononcée s’est déjà évanouie dans la nature.
Tout ça pour dire que si l’on devait se conformer au goût de cette lectrice, et de ses recommandations d’acquisitions dans le cahier de suggestions, on monterait un fonds très particulier. Oui, car par un passe-passe dont elle seule a le secret, elle a réussi à retenir quelques titres à notre attention. Je cite :
· Aucun de mes os ne sera troué pour servir de flûte enchantée de Jean-Marc Lovay
· L'efficacité des rouges de Bernard Lamarche-Vadel
· Dieu gît dans les détails de Marie Depussé
Etrange femme…
A SUIVRE
10.12.2009
Absent au récolement #8
Absent au récolement #8
Votre série préférée deux jeudis par mois, dès 10H du matin !
Huitième partie : Tant de trésors enterrés
Ces derniers temps, je recote mon fonds, pom-pododom-pom-pom. Le fonds qui m’est assigné s’étend de la zone 800 à la zone 900, en gros toute la littérature.
Par-ci par-là, v’là-t’y pas que je tombe sur des p’tits trésors (dis donc, un Georges Piroué, Mémoires d’un lecteur heureux, ce bon vieux poto de Calaferte) ou un bouquin sur les autodidactes (quel bon sujet) en littérature, cf. Navel, Poulaille, tous les prolos quoi.
Moi qui défendais que peu mon fonds, une goutte de sueur froide vient perler mon bas front : et si j’étais un mauvais professionnel, et si je n’avais pas su voir dans ma bibliothèque une source inépuisable de savoir ? Parce que je dois bien avouer que lorsque je taille le bout de gras avec un lecteur féru de littérature, je l’oriente 9 fois sur 10 vers la Réserve Centrale de Paris, plus que vers mes 843.08…
Et je vais de surprise en surprise : le Cher Cahier… (Lejeune), Mars (Zorn), un Europe sur Les surréalistes belges et un livret sur la poésie (très) contemporaine sans « mention d’éd. », comme on dit dans le métier. L’éclate !
J’avais établi une sorte de contexte maginotesque (maginogrotesque devais-je dire, hum-hum), lequel penchait finalement plus du côté du complexe, allô Sigmund ?. Pas de « bons » livres chez moi, allez voir chez le voisin, SVP-merci-et-remballez-votre-quincaillerie.
Le fait est rare pour ne pas être rappelé : on a tous en nous un « NON » formel + rictus désapprobateur, réflexe pavlovien dès qu’on nous pose cette question : « Est-ce que vous avez des livres sur … ? ». Surtout les jours où l’on a à déjeter toutes les étagères et qu’on n’a pas envie de se faire suer.
Or, dans un absolu bibliothéconomique, il faudrait défendre son fonds, comme un gardien de but défend son goal… Ah ! Nos chers 6 rayonnages de 5 étagères longueur 35 cm… Sur ce, je m’en vais voir Corinne ou « Brigade des griefs, j’écoute » pour lui demander comment elle fait pour avoir un fonds aussi épuré. Après plusieurs questions bien placées, je me rends compte qu’elle a confondu les livres Plon avec les livres à mettre au Pilon… Bref. Ce sera tout pour aujourd’hui.
A SUIVRE
18.11.2009
Bilan : 1 an de "Tableau de chasse" sur hautetfort
Qu’est-ce que Tableau de chasse depuis un an ? Une PME modeste chapeautée par La Gouvernante Anglaise et son Chinchilla, et parfois Roman Oswald lui-même mais en sous-main, toujours en sous-main. Sa mission : commencer par la phrase définitive puis marquer contre son camp. Ses produits : des pièces frivoles pour natures légères: le feuilleton du lundi soir 20h45 "Twin Freaks", la série bibliothéconomique "Absent au récolement" & des billets d'humeurs soignés et hygiénistes (Portraits en trois traits, Les petites annonces près de chez vous, Les Saphorismes), des Manifestations de l’Esprit (ex : « N’aborde que peu les imberbes, ils te toiseront », Roman Oswald, le 30/08/2009), des playlists mondrianesques { http://www.myspace.com/popmondrian} & des Spéculoos pour tout le monde, ah ça oui, des Spéculoos! Sur ce, Tableau de chasse et toute son équipe logistique&maintenance vous souhaite un agréable 18 novembre 2009.
23.07.2009
Absent au récolement #7
Votre série préférée deux jeudis par mois, dès 10H du matin !
Septième partie : L’imposture littéraire est parmi nous
Sylvianne V. a lu dans un périodique intitulé « Comment se faire éditer » l’encart publicitaire d’une ancienne lectrice en maison d’édition qui aide les apprentis écrivains en situation de blocage. Quelle honte ! me dit-elle, tentant de me prendre à partie. Irais-je jusqu’à imiter le chuchotement de la cocotte minute en guise d’assentiment ?
Si l’on se fie à ses dires, Sylvianne V. peaufine depuis cinq ans un premier roman qui risque de faire l’effet d’une bombe lors de la rentrée littéraire de septembre. Chaque jour, elle nous fait partager, en exclusivité, à nous « si cartésiens » pourtant (dixit), les arcanes de son intrigue et les angoisses de créatrice qui l’accompagnent. De la même manière, elle s’en va porter la bonne parole des Belles Lettres auprès de nos chers lecteurs. Malheur à ceux qui lui demandent un conseil de lecture ! Sylvianne V. se dit « investie d’une mission ». Vous connaissez le refrain : rendre à la Littérature ses lettres de noblesse. Hum-hum…
Dans un langage qui n’appartient qu’à elle et elle seule, elle m’éclaire sur l’ontologique de sa condition : « Pour l’instant, je suis cantonnée à éplucher les patates… mais bientôt, je ferai don de moi au monde… on m’appellera par mon pseudo… je me changerais en statue de sel… dans ma tour d’argent ». Fragments du discours narcissique.
Là, le doute s’installe en moi : je ne sais plus et je ne suis plus si sûr que Sylvianne V. écrivasse pour de bonnes raisons. Le nom de mystificatrice est évoqué entre Désirée et moi, à la pause de 15H35 (pause qui succède à la pause de 14H35 et qui précède la pause de 16H35). Notre grant’écrivain serait-elle une impostauteure ?
A SUIVRE
18.06.2009
Absent au récolement #6
Votre série préférée deux jeudis par mois, dès 10H du matin !
Sixième partie : Cédric
« Quand un seul témoin est présent dans une situation d’urgence, il porte la responsabilité de devoir l’assumer ; mais, si d’autres sont présents, la charge de la responsabilité se diffuse », Professeurs Latane & Darley, à propos du « bystander effect ».
On a nos habitués du samedi matin. Dont Cédric.
Cédric oscille entre le BOBO et le S.D.F.. Il a un goût prononcé pour la littérature de voyage, et ne minimisons pas le pouvoir de la littérature, peut-être est-ce à cause de cela qu’il s’entête à stationner dans la gare de notre belle petite commune.
Il s’assoit près des livres d’Histoire et reste ainsi des heures à regarder les images de De Gaulle le jour de la Libération. Il prend tous les livres où de Gaulle apparaît, et au fur et à mesure qu’il les compulse, il met ceux lus sous ses fesses.
Nous croyions que Cédric avait un goût prononcé pour la notion de propriété.
Or, nous nous foutions les deux doigts bien profonds dans les sinus. Le seul problème, et problème récurrent s’il en est, c’est qu’il arrive à Cédric de pisser sur de Gaulle.
Alors, pour cacher qu’il a eu des fuites, il met des livres au-dessous de lui. Une couche protectrice en quelque sorte, pour ne pas abîmer le skaï du fauteuil.
Dépité, je pars voir Méluhine, le nouveau stagiaire de la discothèque. Il me dépose délicatement le casque d’écoute sur la boîte crânienne tandis qu’il repart à la refonte du fonds « Musiques ethniques ».
Que je goûte les premières notes de Music when lights go out de The Libertines !
A SUIVRE
11.06.2009
Absent au récolement #5
Votre série préférée deux jeudis par mois, dès 10H du matin !
Cinquième partie : Un métier pas comme les autres
« Qui a vu Nijinski danser restera à jamais appauvri par son absence », Anna de Noailles.
« Qui a vu un bibliothécaire travailler restera à jamais enrichi de son absence », Roman Oswald.
.
Aujourd’hui, j’ai passé une journée sensass’. Ça a commencé par le plateau de mini-croissants qu’avait ramené Pauline pour fêter l’admissibilité de sa fille au CAPES de Doc.. Le fait qu’une mère et sa fille fassent peu ou prou le même métier (cas qui s’avère récurrent dans le MFB = Monde Fabuleux des Bibliothèques) nous a conduit à prolonger la pause de 9h jusqu’à la demie. Après la pause de 10h30 (10h30-10h47), j’ai rentré dans l’OPAC et bulletiné le Livres Hebdo allemand : Borsenblatt. A la pause de 16h (16h-16h24) et la pause de 17h30 (17h30-17h52), j’ai juste eu le temps de cataloguer le Corpus 23 de l’Encyclopaedia Universalis, qui va de « Syncrétisme » à « Trilobite ». A 17h53, j’ai demandé au public encore dans l’enceinte du Temple de la Culture de bien vouloir se diriger vers la porte de sortie. A 17h56, j’ai reconduit sans l’éconduire notre fidèle usager qui ne demandait qu’à rester dans les canapés rembourrés de l’Espace Périodiques (il vient ici tous les jours de 13h à 18h pour dépouiller la presse de manière exhaustive et maladive). A 17h58, j’ai fermé la bibliothèque. Une fois dehors, une maman à poussette a voulu me mettre ses documents dans les mains afin que je remonte moi-même les déposer : elle, je l’ai éconduite. Si elle s’était montrée moins pontifiante, j’aurais peut-être concédé à passer en retour ses trois Astrapi et un exemplaire de Les deux gredins de Roald Dahl.
A SUIVRE
16.04.2009
Absent au récolement #2
Votre série bibliothéconomique préférée, deux jeudis par mois, dès 10H du matin !
Deuxième partie : Hannibal le lecteur
Avec lui, je me montre d’une extrême amabilité. J’ai bien trop peur de le froisser. Quand il sollicite de ma haute bienveillance, parce qu’il ne trouve pas en rayon « l’œuvre de Marc Lévy », je la lui apporte sur un plateau d’argent, adjoint d’un « oh, on s’y perd avec tous ses livres, pas vrai ? ». Quand il me demande si « le manger et le boire » sont interdits, je lui réponds : « Alors discrètement, hein ! », en lui faisant un clin d’œil nanti de connivence. S’il rend un Pléiade et qu’il m’avoue l’avoir à peine entamé, je lui rétorque à brûle-pourpoint que « c’est bien normal avec ce genre de pavé coupe-faim »... Qu’importe si, en y regardant d’un peu plus près, je m’aperçois que la reliure peau rouge, « dorée sur tranches » comme il le glapit d’une langue pendante, a été littéralement mangée sur sa tranche dorée…
A SUIVRE
| Tags : roman oswald, absent au récolement, hannibal le lecteur, pléiade
02.04.2009
Absent au récolement #1
Votre série bibliothéconomique préférée deux jeudis par mois, dès 10H du matin !
Première partie : Sur le sable chaud des plages du service public
Me voilà en réunion de service, entouré de tout ce que compte Chamarande de vieilles filles. Qu’est-ce qu’une vieille fille ? Une fille pour qui jeunesse et éveil à l’amour furent des plaisirs si bien gardés qu’on a préféré les lui cacher. Oui, c’est une jeune fille qui a séché sur pied dès la sortie de l’enfance, soit une bibliothécaire-née. Autour de la table ovale, 5 spécimens très convaincants : Priscilla, Brigitte-à-fleurs, Sylviane V., Corinne ou « Brigade des griefs, j’écoute », et bien sûr, la plus fameuse de toutes, Madame Chut !. Toutes, on les retrouvera allongées sur le sable chaud des plages du service public.
Quand Sandoval (Le Consss = Le Conservateur en Chef) donne des instructions, on a l’impression qu’il s’adresse à ses légataires. Puis, irréparablement, une répartition équitable des plages du SP (service public) semble impossible, en vue des oppositions que lui fait le petit personnel, et il en vient, inévitablement, à demander à RUPAL (Renfort Urgent Prix Appel Local), autrement dit la biennommée Désirée, un SCEM (Service Clé En Mains). Désirée n’a jamais le temps de profiter du SCPSP (Sable Chaud des Plages du Service Public).
Il est quelle heure, dites-vous ? 10H36, seulement ! Je m’ennuie ferme. La femme-levrette est devant moi, mais assise cette fois. Je repense à elle hier, toute guillerette, incontestablement dans un état de satisfaction total d’elle-même, car ayant enfin chapeauté son énième rangement de la collection des QSJ (Que Sais-Je), dans l’ordre alphabétique du nom d’auteur. Fin 2008, elle avait dérangé l’espace adulte pour réunir ses pocho-mignons par thèmes. On s’attend bientôt à un reclassement oulipesque considérant le nombre de lettres « e » sur la page de faux titre. Quand laissera-t-elle les QSJ souffler sur le sable chaud des plages du service public ?
Oui, car les livres eux aussi ont le droit à un peu de repos. La bibliothèque est leur propre musée, mais aussi leur propre cimetière. Certains sont exposés, d’autres sont pilonnés. Monsieur Pilon en sait quelque chose. Son étagère préférée ? Vous ne devinez pas déjà ? La cote 451 en indice Dewey. Le p’tit surnom que je lui ai donné, c’est Fahrenheit (on s’amuse avec les armes que Mother Humour nous a données…). Revenons à nos moutons sur l’étagère : ce même homme fait une affaire personnelle à ce qu’elle contienne, l’étagère, 33 livres. Pas un de moins, pas un de plus. Une étagère peut d’ordinaire porter son quintal de 35 livres. Pour coller à son image, Fahrenheit se cure le zen avec son lance-flammes miniature : le tampon « PILON ». Si Fahrenheit répond à l’Enfer des Livres par l’enfer des flammes, sur le sable chaud des plages du service public, Fahrenheit ne s’est jamais brûlé jamais la peau.
Question GQ, on compte James. Il avait demandé la bibliothèque du réseau spécialisée en PAAG (Poésie d’Avant l’Avant-Garde) lorsqu’il fut reçu au concours de BAS (Bibliothécaire Adjoint Spécialisé) mais finalement, il s’est retrouvé chez nous, en BQCRD (Bibliothèque de Quartier Chaud dont le Réseau se Désolidarise). Le jour où il a découvert le fonds, il a invectivé Sandoval: « Quel fonds à chier, vous pouvez vous fourrer pour je le défende! ». Le Consss s’est alors tourné vers sa-très-chère-Désirée qui lui expliqua que c’était de la PAAG. Depuis, James lézarde sur le sable chaud des plages du service public, sans qu’on le fasse chier.
Puis, en bon dernier, y’a ce con de Martinot. Pas GQ, plutôt 22QI lui. Toujours reggae hilare. Pâlir d’effroi ? Vous pouvez ! Ses renseignements à l’usager se valent par leur commune médiocrité. Son truc à lui, sur le sable chaud des plages du service public, c’est de sémaphorer les paires de jambes.
A SUIVRE
P.S. (Post Souffantdesolitudedoncmistrèsbassurunepage): les abréviations sont légion dans ce métier de bibliothécaire, voir page 431 du Métier de bibliothécaire, Editions du Cercle de la Librairie.





